PRESSE

Le Marcheur de l’oubli, de Paul de Brancion

« On est emporté par les qualités mélodiques, rythmiques et harmoniques de cette grande cantate profane, où les mots et les sons, chargés de sens, se répondent dans une immense et variée richesse créatrice. » (L.A. Gascona)

 

 

 

 

 

Temps Mort de Paul de Brancion

Cette poésie grave et belle, d’une parfaite élégance d’écriture, n’est pas sombre. Il y a des moyens, des raisons d’espérer. Ceux qui rencontrent Paul de Brancion connaissent cette façon qu’il a de regarder le monde et de sourire. Avec douceur. (Alain Girard-Daudon – Encres de Loire)

Un nouveau recueil de Paul de Brancion vient de paraître, et je souhaite qu'il soit lu... Très belle photo tragique en ouverture. C'est une terrifiante approche de la mort que Brancion propose, la main grande ouverte. (Bertrand du Chambon- le Magazine des Livres)

Ne nous fions pas au titre, il peut paraître trompeur car en fait de temps mort nous sommes en présence  d'une tranche de vivant, déguisé en espoir. Brancion transmet ici une chose fondamentale à nos sociétés débordées : un autre rapport au temps. Le temps dont parle Brancion n'est mort que parce qu'il permet au coeur de battre dans l'accès immédiat à la sérénité dont nous sommes privés sous nos latitudes où le temps mort, justement, ne doit pas exister. Le temps mort, c'est ici le temps essentiel... (Gwen Garnier-Duguy - Le Magazine des livres)

Le singulier y marque la gravité d’une suspension à la méditation : le poète se retire de la course pour écrire et participer, avec son rythme et sa mélodie à lui, à ce qui est, si on l’abstrait de l’invention du temps. Temps contre temps, donc... La méditation poétique est un exercice difficile, voire ingrat, qui souvent décolle le poétique du méditatif. Or, dans Temps mort, la greffe a pris. (Tristan Felix - Poezibao)

Dans la trépidance de la rentrée, ces recueils offrent :

— le rappel d’autres urgences à voir et à penser. Ainsi le poème qui clôt le recueil de Paul de Brancion, avant le plan rapproché de la photographie de Joseph Barrak, prise dans la vallée de la Bekaa, et dont un plan large ouvre le livre : Un bédouin porte le corps d’un enfant, mort dans les/ bombardements./ Neveu, fils de son frère./Sous le voile rouge, son regard trahit l’effroi retenu./ Il est accroupi dans un pantalon de costume mal coupé./ Pietà/ écart du temps mort et du temps vivant. (Ronald Klapka - Lettre(s) de la magdelaine)

Qui s'oppose à l'Angkar est un cadavre, Paul de Brancion

 

(Extrait Décharge n°160 – 
JACMO)


Je ne suis plus l'absente, Jacques Estager

Dans la trépidance de la rentrée, ces recueils offrent:
— une provision d’adjectifs, de rythmes joueurs : La grille est dorée, elle est à la place du vent, c’est/ alors, dans la cour ; c’est toujours dans un temps/ enenfantin, grisé, soiré et où le temps est fleuri, où les/ fenêtres fleuries, au haut de la ville et la ville est au / bas, le soir, sont et partout le soir puis le temps. 

 (Ronald Klapka - Lettre(s) de la magdelaine)

Syntaxe construite comme des concrétions de terre souterraine. Parole rythmée par des images récurrentes qui se répondent comme à un appel obscur : ciel, nuit, herbe. L'absente dont il est ici question, et qui affirme sa présence, c'est justement la parole elle-même, la poésie. La voix est belle... (Gwen Garnier-Duguy - Le Magazine des livres)

Je ne suis plus l’absente (Éd. Lanskine), est le livre d’une renaissance, d’émouvantes retrouvailles avec une voix singulière de la poésie. 
L’écriture y procède par litanies, leitmotivs, variations. Litanie de l’ombre qui « renferme l’hier des temps », litanie du temps « d’âme sereine » : « Je devrai battre la campagne (il faudra que je batte la campagne) (il s’agira de battre la campagne ; que je… » ...Et le poète d’une nouvelle présence au monde signe J’ le dernier vers de son recueil, annulant ainsi la fin du livre, l’ouvrant à d’autres Verbes possibles, à tous les autres poèmes. (Chantal Dupuy-Dunier - Poezibao)

On y retrouve d’emblée les thèmes et quelques personnages – si j’ose dire – des livres précédents. Le chaume (bleu) y a sa place naturelle et revient ici comme point d’ancrage d’une syntaxe à nulle autre pareille. Car Jacques Estager à sa place personnelle dans le paysage de la poésie, une place où chaque pierre, chaque rose, chaque ronce, chaque chaume, chaque épi de blé, chaque silhouette, chaque main, chaque ange sont au cœur d’un dispositif de langue qui se renverse sans cesse pour éclairer la nuit qui est déjà la lumière dans la suite des jours.

Depuis son premier livre Une pierre sous la rivière, en 1971, Jacques Estager ne déroge jamais à son entreprise qui pourrait être résumé par ceci page 37 : « et déjà moi je suis transparent sinon je ne suis pas » que pourrait aussi bien prononcer une des voix de Histoire cent. C’est cette entreprise qu’il reprend ici, jamais abandonnée sans doute, plus sereine peut-être, plus sauvage pourtant, où l’auteur plus que jamais est présent paraphant le livre de ce « j’ » qui prend et ouvre toute la place à tous les livres à venir.

(Claude Chambard - Un nécessaire malentendu)

Paysages d'été, Nathalie Riera

   Il y a finalement peu de vrais cris dans la littérature contemporaine. Celui que Nathalie Riera fait entendre avec Paysages d’été résonne haut et fort, entre chant d’amour et incantation du désir.

   Ce roman en forme de flux saisit d’emblée le lecteur dans un vertige poétique dont il a peu de chance de sortir indemne. Véritable manifeste de la sensualité, il souligne l’engagement de l’auteur pour une littérature qui de nos jours fait figure de résistance. Pour cela, Nathalie Riera construit un idiolecte, basé sur une écriture fluide, multiple, kaléidoscopique, où s’imbriquent les niveaux de perceptions, de sensatiions.

 (Les Carnets d’Eucharis, Richard Skryzak)

 

Elle a pleuré imploré la main absente : c'est étranger de penser que l'amour n'offre pas tout et ainsi préfère-t-elle alors l'amour dans sa fermeté de garder son origine un amour jamais destitué de sa propre éclosion toujours prêt à demeurer dans son apparition première parce qu'il ne peut souffrir de rien toujours sauvé toujours à surgir quelques chose qui a gardé sa propre liberté une eau qui nourrit l'arbre

alors elle écrit que c'est dans cette indemne liberté qu'elle veut mourir à aucun autre endroit grandir d'une page à l'autre les feuilles vertes de l'amour mourir à cet endroit de ce qu'elle a gardé et qui vit encore

c'est ce que l'on ne garde plus qui meurt comme tout ce que l'on ne regarde plus

(http://terresdefemmes.blogs.com)


Je connaissais surtout Nathalie Riera pour son activité de passeuse avec Les Carnets d’Eucharis, revue sur le net que je trouve particulièrement riche. Je découvre ici son écriture poétique. Nathalie Riera a une maîtrise de la langue, une écriture dense mais qui ne fait pas dans le superficiel, ni dans l’hermétisme. Sa voix est tout simplement particulière. L’écriture, ici, est très sensuelle, tout en exprimant douleur et solitude. Il n’y a pas de ponctuation ni de retour à la ligne, quelques vers sont parfois isolés, en italique. Ce livre parle de l’écriture d’un roman, d’une histoire d’amour entre deux êtres qui se rejoignent et puis s’éloignent. 

(Cécile Guivarch, http://www.terreaciel.net)

 Puisque Beauté il y a, Nathalie Riera

Dans la trépidance de la rentrée, ces recueils offrent 
— des pauses de légèreté : Rouge la lumière du féminin, légèreté, fulgurance/ enfance/ terre et fougère qui raniment l’air de la chambre// à mon retour aux bruits clairs/ où mes pas sont limpides et les murs franchissables.  (Ronald Klapka - Lettre(s) de la magdelaine)

La puissance de cette parole est dans sa capacité à faire affleurer la présence de l'élément féminin dans ce qu'il contient d'apaisement, de beauté, de grâce. Il ne s'agit pas là de la féminité mais du féminin universel, la part féminine du monde en tant que conductrice vers la paix des voûtes et des prairies refleurissantes dont parle Michaux. La poétesse s'est faite le lieu d'accueil de cette conscience dont a besoin notre monde...(Gwen Garnier-Duguy - Le Magazine des livres)

    « L’écriture de Nathalie Riera retient les sensations traversées afin qu’elles ne basculent pas dans l’indifférencié. Cette écriture, à travers proses ou vers amples, est simple et transparente... Nathalie Riera est dans la joie à être – tout simplement – seule ou avec l’aimé, avec une manière, une habilité, une fantaisie, une invention de vivre.Il n’est pas de poésie sans hauteur  écrit-elle. Autrement dit, pas de poésie et de demeure sans ciel. » (Pascal Boulanger - cité dans Terre de Femmes)

 

Non l'exil ne m'embarrasse pas, Fawzi Karim

Comment rendre compte de l’effroi individuel et collectif ? Fawzi Karim est un poète qui se défie des grandes proclamations. Il déteste toute forme d’ostentation. L’ironie pourrait-elle se glisser dans les plis de la mémoire ? Elle aurait le goût amer d’une désolation stupéfaite. Car la dévastation menace, et la dégradation du rapport à autrui, et l’implacable défiguration de la nature...  

La poésie de Fawzi Karim s’impose au souvenir par la loyauté dont elle semble offrir un exemple radicalement libre de toute affiliation oiseuse.

(Salim Jay - Le Soir - Maroc)

 

Parler nu, Brigitte Gyr

Défaire l'opacité du réel

Défaire l’opacité du réel, ce qui à chaque pas obscurcit, déroute et brouille pour y « désosser » le cœur des choses, c’est « parler nu », écrire nu. Le temps, le paraître, l’incomplétude, l’inaccompli auquel on est voué, tout cela signe la défaite des mots, leur inadéquation, alors qu’ils sont sans cesse balayés par ce qui court de non-dit ou d’indicible à travers tous les interstices de l’être.

Brigitte Gyr se met en quête de mots qui restent, de pierres qui inscrivent leurs marques, si fragiles et si douloureuses soient-elles. Elle trace et retrace les chemins entre l’abîme et la cime, entre l’après et l’avant, défiant la brûlante terreur...

C’est un parcours semé de brefs éclats, arrachés sur l’amont perdu, images denses et poignantes, qui convoquent les sens, entre cheval mort / et odeur de noix de coco, qui soufflent le secret d’un souvenir, cette odeur d’éther / le quatre d’un mois oublié. Autant de fragments où ces poèmes résonnent de toute leur force claire.

Les mots de Brigitte Gyr ont la pureté du minéral, celle qui résiste aux ombres et éclaire après l’épreuve du feu. Sans complaisance.

Cécile Oumhani
D.R. Texte Cécile Oumhani
pour Terres de femmes (août 2012)

« Une écriture au couteau, incisive, sans fioriture, dépouillée, frappant fort, la forme collant totalement avec le fond, une réussite. (Mireille Fargier-Caruso - Robert le diable)

« Elle possède une façon fulgurante d’approcher par éclats, ruptures, rejets et résidus de mots la mécanique des cinq sens, de tutoyer l’absolu et de fusionner choses et mots, cris et gestes, matière et lumière, dans un vertige rituel sans fin. » ( Claude Darras -  les Carnets d’Eucharis)

« Il reste pourtant l’écrit, comme trace de ce qui n’a laissé aucun signe. L’écrit, et les miracles que BG sait y (re)trouver. Puisque la poésie, c’est le miracle – un agencement soudain perce le réel, ou plutôt le transpose. Pas de sens, pourtant, mais une sensation passée dans le verbe : là, précisément, est le miracle, qui indique le secret sans le dire. » (Mathias Lair- Poésie première)

L’écriture de Brigitte Gyr va au plus près de ce dénuement, mais dans la beauté douce de cette parole où le mot  est toujours juste , où le rythme fortement nous porte, la dureté de la révélation , sans cesse, est atténuée. (Claudine Bohi)

L'ouvrage de Brigitte Gyr, le beau recueil qu'elle publie chez Lanskine, offre cet effort de vérité que chaque poète accomplit, avec son style propre, avec sa métrique unique, avec ses rythmes et ses vers. (Philippe Leuckx)

Mettre à nu, désosser le réel, c’est ce que se propose Brigitte Gyr dans ses « vers premiers » au sens mathématiques d’indivisibles. Pas de personne première ni seconde, le « on » prend tout en charge, comme dans La Ralentie de Michaux, mais ici pas de Juanita, la mémoire échoue à faire advenir un peu de chair. Le baiser donné ou reçu reste anonyme. (Marie-Florence Ehret - ccp)

"L'écriture syncopée, haletante  de Brigitte Gyr dans ce mince recueil dit la douleur d'un parcours qu'elle suit dans un monde chaotique, le nôtre. Parler nu, c'est peut-être ce qu'il convient à tout individu, mais notre époque ne souffre guère cette nudité, cette exigence. En fait la première partie du livre n'est qu'une parole continue qui tente de s'interroger sur les souvenirs, sur la vie, sur les êtres." (Max Alhau - revue Diérèse)

 

Contribution de Roselyne Fritel, pour "La pierre et le sel" 
(18 mars 2013)
Parler nu, son dernier recueil, sobre de style et de couverture, et
suivi de On désosse le réel, atteint le dépouillement total, sans rien
perdre de sa profondeur. Œuvre de maturité, d'un ton nouveau, où le poète
affine sa quête d'absolu.
Parler nu, par son titre se veut déjà différent. Totale révolution. Face au
monde d'aujourd'hui, le regard désillé, le poète fait un bilan et se dresse
en prophète. Véhémente, sa parole dénonce la vie défigurée, les
faux-semblants. Quel avenir pour l'homme ? Quelle urgence pour la poésie?


Entre sûr & a : GYR 

     Pas plus de titres – hormis celui du recueil, suivi de « On désosse le réel » – que de majuscules ; peu de ponctuation, des points de suspension, pour l’essentiel ; quelques mots en italique, et c’est tout. Certaines pages ne donnent que quelques mots (un vers ?) à lire.

  Voilà pour la forme. Si je m’arrête à la grammaire, cherche les pronoms les plus fréquemment utilisés, l’impersonnel « on » arrive largement en tête : est-ce que Brigitte Gyr, dont l’œuvre protéiforme est déjà riche d’une vingtaine de titres (poésie, théâtre, nouvelles, textes pour la jeunesse…), hésite à abuser d’un je qui, par homophonie, aurait tendance dans la poésie auto-fictive d’aujourd’hui à glisser vers le « jeu » (gratuit) qui ne saurait l’amuser ?
 
  Et est-ce que cette apparente concision, le refus de recourir à quelque artifice doivent être lus par les lecteurs attentifs comme une invite à aller à l’essentiel ?
 
  Poète, Brigitte Gyr l’est aussi par toutes ces interrogations qu’elle suscite en nous ; sans aucune prétention à y apporter un commencement de réponse. Au début était l’enfance, et elle étaie ce que nous sommes, tous, pourtant la tête nous tourne, les souvenirs s’emmêlent, la ligne est brisée, l’enfance « on » y retombe dans le grand âge, ce « vieillir » qui faisait si peur à Brel, plus qu’à Ionesco le devoir « mourir »…
 
  Pour ce petit livre des éditions Lanskine, paru fin 2012, l’auteure a obtenu le Prix Vildrac de la Société des gens de lettres (SGDL). L’espace et l’éprise, l’esprit passe ; la poésie demeure (ultime ?). Ces mots qui parlent « nus », nous touchent, sans afféterie ; ils aspirent à l’essentiel, comme un haïku de Basho.
 
  Ce recueil de 50 pages (qui pourraient tenir sur 15) est un condensé de pensée ; une pensée poétique en suspension, pleine de points. Sur le i du puits qui hante le rêve devenu « forteresse »… au pied d’argile. La mémoire ressasse l’origine enfantine, se désespère d’atteindre à l’immortalité. Tout poète sensible ajoute une pierre (de cendres ; cf. « la forteresse » éponyme, 2006) :
« dernier essai / avant l’arrêt de jeu… / demeure / le je » (calembour, p. 25)
ou « au creux des / mousses / la menace mollit » (allitération, p.29)
 
  Chez Gyr, terre et air se répondent, « corps » et « soleil » (p.7) jouent à cache-cache. La mousse (p.29) est nid pour l’oiseau, la brise est favorable à l’abeille (p.7), et le « nu » – notre venue au monde – hante, obsède l’humaine attention, tension sans voile, sans fard. Gyr, entre a et sûr, ne nous rassure, oblige le lecteur à réagir, l’art, eh, ah ! - l’aéra… Gyr ?
 
  Cette parole féminine, essentielle à la poésie mondiale, de V. Joyaux à N. Riera, de M. Tissot à E.-M. Berg, vivante, déterminée, nous aide à mieux inspirer… avant d’expirer. Brigitte Gyr y joue une partition contenue – sans fausse modestie, ce qui, selon moi, est le seul rôle qui nous échoit. Nul autre choix.        

Jean-Marc Couvé
Les Carnets d'Eucharis n°39, Automne 2013

 

Parler nu suivi de On désosse le réel

La poésie de Brigitte Gyr est un miroir qui renvoie des éclats de vie. Elle y interroge une mémoire qui se dérobe et le langage y tourne dans le vide inquiétant des journées. Ici, le temps a les aiguilles cassées, la voix éraillée du merle. Le poème se construit sur les décombres de l'enfance. Il se glisse dans un lit trop étroit. Surtout, il suggère que le silence est peut-être la seule issue possible. Il est cette part intime qui nous ressemble, "la part intime du refus". Ce "parler nu" que le poète revendique donne un intérêt certain à ce recueil.

Jean-Paul Giraux
Poésie/première n°57


Des rapprochements, Bruno Normand

Ce livre traverse ce qui pourrait appartenir à des genres multiples : journal, journal de bord, récits fragmentés, poème lyrique et / ou critique, c'est à travers ce mélange qu'il trouve sa propre force et son équilibre.  C'est dire que le lecteur est emmené, chahuté d'un élément à un autre, et que la lecture ne lui permet pas de s'installer. Il y a au fond quelque chose de la vie dans ce mouvement et cette façon dont les séquences se rompent et se téléscopent . Cela se retrouve aussi dans l'écriture même : les constantes ruptures par exemple, qu'il s'agisse du corps du texte ou de la syntaxe, insufflent énergie, mouvement, vitalité, puisqu'elles permettent à la fois d'enchaîner et de libérer les fragments de ce kaléidoscope. Le poème se fait mobilité autant que possibilité, et la poésie montre à quel point elle est bien le lieu possible des rapprochements.

Ludovic Degroote / n° 25 de la revue C.C.P (cahier critique de poésie), mars 2013.

Bruno Normand écrit Des rapprochements, fil d’une pensée qui navigue entre nature et culture, irriguée de voix autres, écrites ou radiophoniques, exotiques ou intimes. Rapprochements d’idées, mais aussi de corps, d’autant qu’il existe des idées sur les corps et des corps véhicules d’idées. Le discours, par intervalles,« saute », se détraque légèrement, à l’instar des vinyles et autres cassettes chers à l’auteur, ou bien s’arrête arbitrairement en pleine phrase, comme un poste de radio qu’on éteint. Le signe elliptique des points de suspension entre crochets sert de relais entre les fragments et transcrit peut être aussi le creuset d’une pensée qui fait siennes toutes sortes d’expériences verbales et non verbales. Un voyage qui passe par le Yi-King, le gaélique irlandais, des textes védiques (évoquantpar là Sais-tu si nous sommes encore loin de la mer ? de Claude Roy), mais aussi John Cage et Barry White, Andy Goldsworthy, les voitures et le cinéma, Deleuze, Bachelard, Simone Weil,parmi des conversations rapportées, extraits de missives et messages, même un tract de boîte aux lettres.

Sophie Ehrsam (Quinzaine Littéraire n°1065)

 

Bruno Normand est un poète atypique. Rare. Six textes publiés (plaquettes, livres) seulement entre 1989 et 2012, la plupart épuisés...

Profusion de vie.Comme le souligne Pierre Dhainaut dans sa très belle préface : « Il ne décrit pas, ne raconte pas, n’explique pas ». Il dit. Par fragments. Par collages. Il utilise subtilement les ellipses, les énumérations, les à coups, les espaces. Le (je) est souvent entre parenthèses. Volonté de s’effacer ? De ne pas se mettre au centre du texte ?

le 25 avril / (je) retrouve femme, enfants, l’herbe dehors,
la vision, son grillage / sans verbe le dehors, le trouble
dans l’eau, l’ange, la beauté sans le seau / le bord, je le dis
j’ai marché

On navigue entre un journal, un carnet, des morceaux de lettre à une femme pour maintenir un lien avec elle. Ce livre est peut-être même entièrement adressé à une femme, absente. On n’en sait guère plus.

je revois tout / ta présence, une bombe d’appréhension
d’assurance / de force, de fragilité, un peu tout ça à la fois
en fait je t’écris une longue lettre [...] / que tu recevras ou pas,
je ne sais, ou j’irai te la porter, on verra / [...]
il y a comme un frou-frou de feuilles dans la vieille glycine,
elle veut peut-être que je l’invite à danser

Il attrape la vie, dans son moindre quotidien, la saisit, la mélange à des réflexions philosophiques, des lectures, des films, des peintures. Il donne une valeur égale à tout ce qu’il voit, ce qu’il vit. Il cite Deleuze, Ingeborg Bachmann, Bachelard, Levinas. Rien de prétentieux. Ces réflexions s’agglomèrent au quotidien. Cela forme une polyphonie. C’est la force de ce poète : donner à lire tout ce qui l’entoure, le saisit, des menues choses aux plus profondes, en faire des rapprochements. Rapprochements entre la vie et la culture, entre les êtres, entre l’homme et la Nature, entre la vie et l’écriture. Comme si tout devait faire sens, que tout était enseignement.

(Sophie G. Lucas, Terre à ciel – terreaciel.net)

Souffle continue, Nathalie Michel

Nathalie Michel écrit et dessine ; ce premier ouvrage inclut d’ailleurs certaines de ses oeuvres graphiques. Elle écrit Souffle continue, dont le titre donne le ton : une poésie qui respire à pleines pages et ignore la virgule. Dans un français parfois incrusté d’anglais, des vers exempts de toute majuscule mais friands de tirets se dessinent, dans une symétrie centrée pour certains, en cascade pour d’autres. Par endroits, l’espace vierge est ponctué d’un seul mot, d’un seul signe de ponctuation : le mot d’une syllabe (up !) y retrouve tout son dynamisme et l’astérisque une allure d’étoile. Cette poésie très visuelle esquisse un cosmos coloré et mouvant, non sans quelques fractures à la syntaxe. C’est un diptyque (Demeure suivi de Wormholes) où les deux parties semblent suivre le même chemin : des accents endeuillés cèdent le pas à l’expression d’une renaissance, d’une énergie retrouvée qui abolit le temps et la gravitation. À l’image des oeuvres plastiques de Nathalie Michel, pleines de tremblantes lueurs et de poussières d’étoiles.

Sophie Ehrsam (Quinzaine Littéraire n°1065)

Les Pères fouettards me hantent toujours, Marie de Quatrebarbes

 
D’une enfance aux poches vides, d’une enfance à ciseaux et à mains affolées, on s’échappe. Ça ne se fait pas tout seul : la chevelure s’embrase, on monte les étages, on dit au revoir aux parents, on tombe par terre, dans le sang.
C’était le temps des onomatopées, ciseaux dans les mots comme dans les cheveux, j’exquise et j’exhume, c’était le temps des balbutiements. Le temps du conte. On avait les poches vides. Des reptiles nous caressaient. Les mains étaient pleines de bouches. C’est avec tout ça et c’est comme ça qu’on parlait. Une fée dans les étoiles, mais une fée à cabriole et carabine, pan pan pan. Une fille...
Quel calme, au bout de l’histoire. Bien sûr les pères fouettards hantent toujours.
(Marie Cosnay - Remue.net)

Valéry Larbaud ouvre ses Poésies de A. O. Barnabooth sur des borborygmes ; Marie de Quatrebarbes, elle, introduit son mystérieux récit au titre inquiétant par les éternuements du narrateur :
Et pourquoi pas si on prétend s’y connaître ?
ça me tient lieu d’onomatopée, cette histoire
J’exquise ton adoration si tu savais
J’exhume atchoum ! Tes poches de pantalons
Crevées sur mesure, sur le sol de la cuisine…
On ignore ce qui est dit ici, on ignore qui parle, à qui renvoient ces pronoms « je », « tu », « il » dont la profusion confère au livre une véritable tension dramatique. Ce récit qui « se taille au couteau » semble vécu avec tant d’intensité qu’il échappe à son propre objet. C’est l’histoire d’un danger, d’une menace, d’un secret tenace et terrible, des bris du désir – l’histoire d’un corps qui « s’épuise doucement ». Marie de Quatrebarbes nous entraîne ainsi dans une spirale asphyxiante, livrant peu de repères, jouant à perdre le lecteur avec des contre-pieds narratifs, des brisures souvent violentes, spasmodiques, comme dans ces vers :
Un coup de trique et puis plus ouf
Juste le temps de le dire
Solution fragile dans sac isotherme
De la main sous la cloche, retentit pan pan pan
La vitre brisée net, et la sensation s’émiette
Il y a de la raillerie, une nervosité, le ton d’une confidence à la fois familière et cruelle, faite de mots crus qui résonnent et impriment au discours une sorte de claudication. Par contraste, certains vers sont intensément lyriques et d’un classicisme presque ironique, comme dans ces vers que l’on peut lire comme des alexandrins :
Et le bassin gracile des nymphes solitaires ?
La fenêtre se brise, les débris s’évaporent
Le ciel s’embrase des glorioles enlevées
L’intérêt de ce recueil composé de quatorze chants réside sans doute précisément dans le fait qu’aucune réponse réelle ne sera apportée à l’énigme de son titre.
Le livre est complété par Une histoire de Misraël – cinq historiettes d’un homme et de son chien comme autant de croquis à la pointe sèche, entre la fantaisie, le sarcasme et la cruauté.
(Etienne  Paulin, dans Diérèse n° 59/60 – Printemps 2013)

Douceur, Jacques Estager

Le dernier recueil de Jacques Estager « Douceur », bel objet paru aux
éditions Lanskine, est né d¹une collaboration avec le photographe Jean-Luc
Meyssonnier.  
Il apparaît comme une pièce musicale dans laquelle les mots sont en noir et
blanc comme les photographies ou des notes sur une portée. Les mots-clés
sont « nuit » et « jour », avec toujours ce contraste entre obscurité et
clarté : « Je suis sorti du chemin creux, du travers des ornières / et de
l'image et de la lumière et dans le jour et d¹avant l¹image / je suis resté
là, un temps noir / et là, ma pierre, dans le jour d¹avant la lumière. »
Les photos de Jean-Luc Meyssonnier utilisent les superpositions. Le travail
de Jacques Estager adopte une technique similaire : la litanie, qui donne à
l'ouvrage un rythme lancinant et magique.

Pourquoi la vie est si belle ?, Corinne Le Lepvrier

" on est au creux, on est au creux au dehors et au ciel oui, à ce qui Corinne et à qui Corinne dit dans son livre, où sans ciel, sans oiseau, il n'est personne de dehors, qui lise, qui je lise
le livre, le cœur, c'est qui et qui, et où ne rentrer qu'à la maison ne sortir que un ciel qui je dis de penché sur les pages, à dits de Corinne, cela qu'on embrasse d'elle, alors on est aussi bien j'acques comme, chez Andre H, Stève au seuil du jardin

(…)

c'est me frôler, c'est qui joindre, c'est quand,
Corinne, tu t'arrêtes et ne reprends, dans un moment, dedans penchée, qu'à cette trappe intérieure, et cependant avant de continuer la phrase à frôler tu es à mes yeux, puis ce de nouveau n'est dite parole en ciel qu'en ciel, de celui seul, parmi oiseaux, qui disant ton prénom te nommait

ce qu'il y a, oui, qu'est-ce qu'il y a ?, il y a l'une que toutes te sont parole
qu'il y a, ce que tu soient les oiseaux, hier, quand ne pas encore vous voir aujourd'hui, mais c'est qui il y a
en ce " m'aimes qu'il… "

ou de " en entrouvrir la baie vitrée " à " les enfants " "

(extraits – Jacques Estager in " Les Carnets d'Eucharis ", janvier 2014)

 

Deux silhouettes, Cité des fleurs, Jacques Estager

 

" Le poème comme, peut être le fait le vent, porte, emporte, importe, tout le long. Plusieurs fois souffles, petites brises encore, parfois plus debout levé, autant que nécessaire. Et le vent et le poème se prennent dans les cheveux les yeux, restent dans nos voilages blancs.

(...)

Il fait cité, il fait silhouette, il fait fleurs heures, pierres et poussière. Jacques pas seul fait cela de ses paysages de ses passages au-dedans au-dehors du livre. La chose est chose de se rejouer, de s'aimer, sa possibilité de revenir, chose de venir arriver et de partir aussi de vers la chose toujours. C'est un enlacement et nous sommes appelés-nommés, si nous voulons-venons encore et recommencer. "

 

(extraits – Corinne Le Lepvrier in " Les Carnets d'Eucharis ", janvier 2014)

 

 

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