Soleil grigri

Quatre parties composent "Soleil grigri", quatre façons d’éclairer la pluralité de la perception poétique. Les poèmes en prose de "Quart vide" évoquent un séjour au Yémen à la fin des années 80. A la fois guide et regard d'un aventurier non-voyant, le locuteur décrit les photographies de ce voyage au lecteur qui ne peut les voir. Portrait d'un homme et d'un pays traversé par les figures de Pasolini, Rimbaud et la Reine de Saba.

"Pivot Kinski " propose de courtes énigmes en vers qui oscillent entre saisie de l'instantané, métaphysique de l'immédiat, musique de l'impossible. L'élan de ces poèmes mime le mouvement de l'acteur Klaus Kinski, surgissant dans le cadre par les angles et par surprise.

Dans "Le Printemps s'appelle reviens", les codes qui régissent la pensée logique implosent. Politique, histoire, tourisme, sexualité, poésie et autres : le réalisme poussé jusqu'à l'absurde d'une société déboussolée réinvestit la langue poétique.

Enfin "Salut voilà" révèle la dimension algébrique et fictionnelle de la mémoire : en combien de souvenirs "tient" le personnage d'un père récemment disparu ? Entre sensibilité et humour, la précision du style et des éléments racontés suscitent tout à la fois émotion et drôlerie.



 

« 35, 37 ans. Le front haut, les cheveux courts mais pas trop, les oreilles
dégagées. Un début de calvitie crée un golfe de peau qui remonte légèrement
vers le haut du crâne, du côté de la raie peu marquée. Le corps sec, musclé
mais pas trop. Aucun ventre. Une cicatrice près de l’oeil gauche. Est-ce là
que la balle a glissé ? Est-ce vrai, ce suicide manqué ? Le fait est qu’il a aussi
perdu le goût. Lors de notre première rencontre, une pizzeria, il a demandé
du piment au serveur, puis il a fait du cercle de pâte une boule de feu qui m’a
brûlé les lèvres. Il m’a dit qu’il était professeur. Il avait besoin de quelqu’un
pour l’accompagner. Il avait toujours voyagé et n’avait pas voulu changer ses
habitudes, après. Il a parlé d’un accident de moto. Je n’ai pas insisté. Il m’a
dit qu’il prendrait en charge mon vol, nous partagerions les autres frais. Le
départ était fixé au mois de juin, après mes examens. Mon rôle consistait à
préparer l’itinéraire, conduire le véhicule, lui prêter mon épaule et mes yeux,
le guider dans les rues. Je n’avais jamais voyagé, je le connaissais à peine. »

Extrait de "Quart vide"